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    Textes d'ambiance GN

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    Textes d'ambiance GN

    Message par Paquyphoenix le Lun 10 Avr - 20:56

    La légende raconte que Drakerys, notre monde, naquit de la fureur des énergies élémentaires, le Maelstrom, domptée par les dragons primordiaux. Beaucoup d’autres créatures apparurent avec la naissance de ce monde, comme les anges, les démons, les minotaures, les sphinx, etc. Leur puissance, cependant, commença à décliner à mesure que la tourmente magique diminuait.

    Quand Drakerys fut achevé, les dragons primitifs et leurs héritiers disparurent, endormis aux quatre coins de ce vaste monde.

    Les espèces les plus jeunes étaient moins influencées par les caprices du Maelstrom et ne succombèrent pas à cette léthargie. Libérés du joug impitoyable des créatures anciennes, les nains, les elfes, les humains et les orcs se multiplièrent et partirent à la conquête de Drakerys pour créer les empires que nous connaissons. Dans leurs rangs, quelques rares élus parvinrent à conserver ou à renouer un lien vivace avec la magie. Ils devinrent aventuriers, mystiques ou parias.

    Des siècles s’écoulèrent et Drakerys oublia la fureur de ses origines. Chaque espèce donna naissance à plusieurs cultures aux aspirations parfois contraires et tenta de créer une civilisation dominante. Des empires naquirent et disparurent. De temps en temps, des légendes naissaient alors que des héros découvraient les sanctuaires des monstres du Maelstrom. En de rares occasions, certains parvenaient même à vaincre ces créatures affaiblies.

    Les choses ont changé il y a quelques mois. Lorn, un célèbre aventurier elfe, cherchait à compléter sa collection de reliques lorsqu’il a pénétré, avec sa troupe, dans le repaire d’une créature bien trop puissante pour lui : Athora. Ce puissant dragon se réveilla de son sommeil et décolla pour mettre le feu au vieux royaume de Xao qui devint, bien malgré lui, le phare annonçant le retour du Maelstrom sur Drakerys.

    Depuis cet évènement tragique, le monde change : bouleversements climatiques inexpliqués, phénomènes magiques aléatoires... Les créatures du Maelstrom s’éveillent, parfois avec fracas, parfois en silence. Des armées se lèvent pour accroître leur pouvoir, affronter les monstres ou assouvir d’anciennes vengeances. Une chose est certaine : la magie est de retour alors que Drakerys semble sombrer dans le chaos.

    Il y a un peu plus d’un an, Athora attaqua l’île de Kaïku sans explications et, peu après, une tempête élémentaire fit rage à travers l’océan et fit émerger un archipel au-dessus de la mer, révélant des vestiges d’une ancienne civilisation et des trésors primitifs.

    Depuis son assaut meurtrier sur l’île de Kaïku, Athora semble s’en être retourné sur les terres égarées, en plein milieu du continent xian. En un an, la situation des xians ne semble guère évoluer : la guerre fait toujours rage, les loyalistes de l’empire doivent toujours faire face à l’avancée des forces d’Athora alors que les premières désertions ont lieu au profit du Dragon.

    Et plus nombreux encore sont ceux qui s’entassent sur les maigres terres restantes. Des centaines de réfugiés commencent à prendre des navires pour espérer fuir vers un havre de paix, et se tourne naturellement vers la seule nation majoritairement humaine et bienveillante : l’Empire d’Irosia.

    Malheureusement, des mois de malnutrition et de conditions sanitaires déplorables ne jouent pas en leur faveur, et ce sont des populations fatiguées, affaiblies et malades qui arrivent sur le Saint Empire, porteur d’une maladie inconnue qui commence à décimer les populations.

    Durant ce temps, les Princes xians peinent à trouver des alliés pour combattre le Dragon alors que toutes les nations tournent leurs regards vers l’archipel des Valgars où de plus en plus de flottes se massent en vue de débarquer et de revendiquer ces nouvelles terres. Le conflit entre Ashral et Irosia semble inéluctable, il ne manquerait plus qu’une étincelle pour que la situation tourne à l’embrasement de tout Drakerys.

    C’est dans ce contexte tendu que l’île de Kaïku s’apprête à accueillir la deuxième Célébration du Marcheur après le réveil d’Athora. Les traditions pourraient y être à nouveau bouleversées…

    La Pêche (introduction GN opus I

    Message par Paquyphoenix le Lun 10 Avr - 20:57

    Témoignage à la garde impériale d’un pêcheur, 1er jour du Damidien de l’an 27 du règne d'Alexandre d'Irosia.

    Nous étions partis à la nuit pour pêcher dans la baie des brumes, à l’aplomb des falaises de l’île de Kaïku. Quand Hënë et Nyha sont à leur apogée, c’est comme si vous pêchiez au flambeau : les poissons remontent à portée de main, et la mer se met à bouillonner comme un chaudron sur le feu… Il n’y a plus qu’à lancer les filets pour remonter des livres et des livres de marchandise.

    L’aube approchait, nous avions fait le plein et nous souhaitions déguerpir avant le lever du soleil. Il aurait été de mauvais goût de se faire prendre par la garnison Xianne à pêcher leur poisson, que nous leur revendrions à prix d’or le lendemain.

    Et c’est là qu’elle est venue, l’ombre ailée, gigantesque, aussi grande qu’un de nos temples du culte des Anges. Elle nous a survolés un bref instant, son souffle menaçant de nous faire chavirer, se dirigeant vers l’intérieur des terres.

    Puis il y eut les flammes, les hurlements suivis d’une immense colonne de fumée… En un instant, c’était terminé, le silence était revenu. Nous n’entendions plus que le choc sourd du ressac contre les falaises. J’ai donné les consignes pour affaler les voiles en urgence, et nous avons mis la barre vers nos terres pour vous avertir.

    Je ne sais pas ce qu’il est advenu des habitants de l’île, même le plus brave de mes gars refuse de s’en approcher tant qu’une de nos légions n’y aura pas fait le ménage. L’île de Kaïku avait plutôt mauvaise réputation en dehors des Célébrations du Marcheur, mais j’ai bien peur que ça n’aille pas en s’arrangeant...

    Légions (intro Opus II)

    Message par Paquyphoenix le Lun 10 Avr - 20:58

    « Laissez tomber sergent, il passera pas la nuit. Il est foutu. »
    « Faites en sorte qu'il ne souffre pas trop. »
    C'était le quatrième homme qui vidait ses tripes par les deux sorties imaginables cette semaine. La tente du médecin était devenue une succursale de la morgue depuis presque un mois. Putain d'île affreuse.
    Le sergent quitta l'odeur agressive de la tente pour rejoindre l'extérieur pluvieux. Son premier regard se porta sur le drapeau de la légion. Elles étaient belles autrefois, les couleurs du Léviathan, mais ici le vert devenait terne, limite vaseux, et l'or ressemblait à un verre d'urine. Cette foutue île pourrissait tout.
    Ses hommes avaient tous la même mine affreuse. Ils étaient là, assis sous les tentures à se protéger comme ils pouvaient de la pluie. Beaucoup regardaient vers la tente du médecin, d'abord pour espérer la fin des hurlements, et ensuite dans une prière silencieuse pour ne pas être le prochain.
    Ils étaient la quatrième unité en poste sur Kaiku, d'habitude les hommes sur place restaient plusieurs mois. Mais pas ici, l’île était tellement abrupte, tellement violente, que les relèves se succédaient. Le sergent, lui, avait été de la première unité avec quelques « vétérans », dont feu le lieutenant.
    Quand ils avaient débarqué la première fois, ils l'avaient fait sous le son des commandants qui annonçaient fièrement leur statut de libérateur, les femmes volages de Kaiku qui leur tomberaient dans les bras. Ils avaient débarqué dans un décor de cauchemar, la bataille à laquelle ils avaient aspiré était passée, et eux ne devaient que ramasser les cendres, et tenter de bâtir un renouveau sur des cadavres et de la boue.
    Et les femmes ? Il y en avait des belles, pour sûr, mais très peu de vraiment volage, et la présence d'écailles sur une partie de leur peau avait dégoûté la majorité des soldats. Quand la première relève avait été faite, ils étaient tous partis soulagés, même le sergent qui en avait vu d'autres.
    Et puis la célébration du marcheur avait eu lieu, et la troisième relève avait jeté le discrédit sur la légion. Le haut commandement avait donc décidé d'envoyer des vétérans régler la situation, et voilà comment le sergent avait été nommé pour la deuxième fois sur cette île.
    Le lieutenant avait agi en vitesse, à peine débarquer il avait pendu une dizaine de soldats. D'abord les déserteurs, puis leurs compagnons de chambrés qui ne les avaient pas dénoncés. Puis, il avait mis toutes ses forces à la recherche des assassins du gouverneur local.
    Il avait réussi au début à remettre un semblant d'ordre sur cette foutue île. Mais ça n'avait pas durée. Déjà, un des vétérans s'était dévoré les deux pouces, espérant se faire rapatrier. Le lieutenant l'avait collé en surveillant, et lui avait fixé une lanterne sur la main avec des cordes pour qu'il puisse travailler de nuit.
    Et puis les corps des pendus avaient commencé à disparaître. Pas mal de types avaient été fouettés, le lieutenant croyait qu'on avait voulu les enterrer. Mais des traces avaient été relevées, menant à des trous à peine plus grands que des terriers de lapins. Ils avaient arrêté de pendre des gens, on brûlait les corps, à l'abri derrière les murailles.
    Même le village qu'ils s'étaient emmerdés à rebâtir était désert. Les natifs étaient partis sur les hauteurs, et creusaient dans l'île pour s'y enterrer... Le jour, l'île ressemblait à un cimetière à ciel ouvert, et la nuit les hommes se concentraient autour des feux et espéraient juste ne pas avoir à sortir. Les lieux rendaient paranoïaque, le sergent aurait même juré que certains nuits, dans le silence absolu, il sentait le sol bouger et un son lourd sourdre... Comme une terrible bête gigantesque, Kaiku respirait.
    « Bonsoir lieutenant. »
    Le sergent avait le double de l'âge du lieutenant. Il n'était pas un homme de tactique et de lettre, et c'étaient son côté bourru et son talent sur les mers qui l'avaient placé comme meilleur à ce grade. Le lieutenant était un bel homme, tradition dandalienne, à la fine moustache marron et aux deux yeux sombres.
    Mais depuis quelques temps, il semblait plus vieux, plus sec, et sa moustache était devenue grisonnante. Lui non plus n'avait pas voulu revenir là, et il avait beau le nier, jamais il n'avait été aussi violent et aussi stressé sur les autres campagnes.
    « Des nouvelles ? »
    Le lieutenant fut pris d'un rire nerveux.
    « Enfin. Cinq mois à gémir dans cet enfer, aucun rapport. Et là, on nous annonce seulement la relève. Le Léviathan quitte l'île, on est réaffecté. »
    Il était inutile de demander où. Le sergent remarqua la lumière étrange dans l'œil du lieutenant, quelque chose n'allait pas avec cette histoire.
    « Et donc, qui nous relève ? »
    « Je te laisse voir. »
    Il lui tendit la lettre, le sergent ne savait pas lire, mais ça n'était pas la peine. Il connaissait les couleurs des légions, et il n'y en avait qu'une qui portait un blason de noir et de blanc.
    « Eux ? Mais c'est de la folie... »
    « Cette île va enfin filer droit. Nous allons en extraire toutes les horreurs une fois pour toutes, et planter de manière durable les couleurs d'Irosia. »
    Les meilleurs des hommes devenaient fous sur Kaiku. Que donneraient les pires ?

    L'île de Kaïku

    Message par Paquyphoenix le Lun 10 Avr - 21:01

    « Venez vous réchauffez près du feu les enfants. » L’homme âgé s’installa sur son tabouret près de l’âtre. A l’aide d’un petit tison, il alluma sa pipe. Les enfants regardaient l’Ancien avec respect et impatience. Après avoir tiré quelques bouffées, il regarda les enfants un à un puis ses yeux se perdirent dans le vague.
    « Depuis l’aube des temps le Marcheur arpente Drakerys. Ce géant solitaire a pour tâche de parcourir le monde et de s’assurer que tout fonctionne : le matin il soulève le soleil et le soir il allume les étoiles. Il fait monter et descendre les lunes et les marées. Il plante les forêts, creuse des grottes pour construire les montagnes…
    Il y a maintenant fort longtemps le Marcheur fut confronté à une série de mystérieux cataclysmes. Des brasiers et des incendies s’allumaient jour et nuit, des cyclones balayaient tout sur leur chemin, les mers se changeaient en glace ou en vapeur, la terre elle-même se fendait ou gonflait.
    Il réussit à contenir ces étranges catastrophes, mais il fallait que cela s’arrête. Il avait du travail. Il se mit en quête des Elémentaires, esprits du feu, de l’air, de l’eau et de la terre, les seuls capables de provoquer un tel chaos.
    Il fouilla partout, chaque puit, chaque sanctuaire. Il en trouva enfin un, près d’une forêt incendiée. C’était un esprit du feu qui sautait de joie. Il l’interpella poliment, mais l’être de flamme, surexcité, embrasa le géant. Ce n’était pas grave, car le Marcheur tirant sa force non pas d’un, mais des quatre éléments, appela la pluie pour éteindre le brasier puis la terre pour emprisonner l’Esprit turbulent.
    Une fois calmé, l’Elémentaire s’excusa auprès du Marcheur et lui expliqua la cause de ce désordre :
    Une fois l’an tous les Elémentaires de Drakerys se réunissent pour faire la fête. Ces assemblées étaient des moments de fraternité et de liesse pour eux. Cependant cette année, les choses avaient mal tourné.
    Alors que la fête battait son plein, un Elémentaire de feu se mit à fanfaronner :
    « Qui ici peut prétendre surpasser le Feu ! Personne ! Le Feu est la lumière ! Le Feu est la chaleur ! Il rougeoie des entrailles du monde à la plus grande des étoiles. Quiconque tente de se dresser devant lui est détruit. Je vous adore mes frères et sœurs, mais vous devez vous incliner devant la grandeur des flammes. »
    Cette déclaration jeta un froid. Finalement un Elémentaire d’air jaillit du ciel et fit voltiger le fanfaron :
    « Tais-toi dont l’étincelle ! Quelle serait la prétendue puissance du feu sans que personne ne souffle sur les braises ? Le vent est partout et sa puissance est sans limite. Il peut caresser la plus douce des fleurs et ébranler la plus invincible des forteresses. Il peut parcourir le monde en un instant et le faire danser comme une marionnette. Inutile de t’incliner devant lui, il vole déjà bien au-dessus de toi.
    Un Elémentaire d’eau se dressa méprisant :
    « Ridicule… Flamme ou Vent, vous n’êtes que des jouets d’enfant en comparaison de l’eau… Elle est la plus puissante des magiciennes, ses métamorphoses triomphent de tout. Glace, elle est plus dure que la pierre, raz de marée, elle détruit des cités entières. Vapeur, elle s’envole. Feu tu te prétends fort et pourtant elle t’éteint. Vent, tu te prétends libre et pourtant tu charries les nuages. Même la terre, ancienne et forte, n’est pour elle qu’un lit…
    Le sol trembla lorsqu’un Elémentaire de terre se mit à gronder :
    « LA TERRE EST MATIÈRE. SANS MATIÈRE, C’EST LE VIDE. DANS LE VIDE VOUS N’ÊTES RIEN. »
    La discorde gagna tous les Elémentaires et ils se mirent à rivaliser de puissance et d’habilité pour prouver la suprématie d’un élément sur les autres.
    Le Marcheur se rendit sur les lieux de la fameuse fête, l’île de Kaïku. Il y découvrit les Elémentaires se battant comme des enfants pour savoir qui étaient le plus fort. Il tenta de les interpeller une première fois. Ils l’ignorèrent. Une deuxième fois, toujours rien. Une troisième, ils restèrent concentrer sur leur querelle. Las, il finit par crier de toutes ses forces. Ce fut son erreur. Les Elémentaires les plus faibles furent balayés. Les autres, croyant à l’attaque de quelque créature malfaisante, déchainèrent la puissance des quatre éléments sans réfléchir. Ce ne fut qu’une fois l’assaut achevé qu’ils reconnurent le Marcheur, mais c’était trop tard.
    Le plus puissant des Elémentaires ne pourrait venir à bout de lui. Mais là il avait subi la force des quatre éléments d’un seul coup. Et cela détruisit le feu, l’air, l’eau et la terre qui le composait.
    Lorsque son feu s’éteignit, il perdit son âme et resta pantelant.
    Lorsque son air s’envola, il fut privé du souffle qui animait ses membres et il s’écroula.
    Lorsque son eau s’écoula, il se rabougrit et se dessécha jusqu’à devenir une masse informe.
    Et lorsqu’enfin la terre l’abandonna, il se couvrit de fissure puis se changea en poussière.
    Le Marcheur n’était plus…
    Les Elémentaires se lamentèrent longtemps, maudissant leur orgueil et leur colère. Le soleil ne se levait plus, les étoiles ne brillaient plus, les mers étaient devenues des miroirs. Le monde, privé de son serviteur, s’était arrêté.
    Finalement, les quatre à l’origine de la querelle se réunirent pour donner naissance à un nouveau Marcheur, et ils offrirent leur vie pour cela.
    L’Elémentaire de terre fut le premier à se sacrifier. Il travailla sans répit pour extirper des profondeurs de Drakerys la chair du nouveau Marcheur et disparut.
    Vint après celui de l’eau. Il déploya toute son habileté pour donner forme au nouveau Marcheur et disparut.
    Celui de l’air prit la suite. Il mit toutes ses forces à mettre debout le corps du nouveau Marcheur et disparut.
    Enfin vint le tour de l’Elémentaire de feu qui avait tout déclenché. Il laissa sa puissance s’infiltrer dans le corps du nouveau Marcheur. Lorsqu’enfin ce dernier ouvrit les yeux, l’être de feu disparut à son tour.
    Le Marcheur, revenu à la vie, partit sans un mot remettre le monde en état de marche. Il parcourt toujours Drakerys continuant sa besogne, invisible aux yeux des peuples les plus jeunes. Cependant sa nouvelle enveloppe n’est pas aussi solide que l’ancienne, et une fois l’an il revient sur l’île de Kaïku pour se reposer quelques jours avant de repartir pour une nouvelle année. »
    Chaque habitant de Drakerys connaît la Célébration du Marcheur et l’une de ses nombreuses légendes. Cette période, durant laquelle les deux lunes sont parfaitement alignées, marque le passage à la nouvelle année et donne lieu à plusieurs jours de liesse presque partout sur Drakerys.
    Mais la plus grande manifestation de cette cérémonie a lieu sur l’île de Kaïku, berceau de la légende où le Marcheur est censé être de retour pour se reposer. A cette occasion une véritable ville de tente se dresse sur l’île abritant des pèlerins et des voyageurs venus de tous les coins du monde.
    Chaque nation, chaque religion a son avis sur le Marcheur. Certains y voient une métaphore du renouvellement des saisons, d’autres pensent qu’il s’agit du spectre du premier des Dragons ou encore d’un dieu qui protège les voyageurs. Les plus pragmatiques voient dans la Célébration une occasion de parlementer ou de faire du profit.
    Toutefois tout le monde est d’accord pour admettre que l’île de Kaïku est habitée par des forces mystérieuses. Tout au long de l’année, lorsqu’on se rend sur cette île, rares sont les étrangers qui ne sont pas assaillis par un inexplicable sentiment de vide. Les locaux ont coutume de dire que le Marcheur est absent. Pour les étrangers, ce sentiment est difficilement supportable et peut parfois conduire jusqu’à la maladie voire la mort. C’est pourquoi l’île est très peu colonisée. Cependant une fois par an, durant quelques jours, ce sentiment s’estompe pour être remplacé par une étrange sensation de plénitude. Le Marcheur serait de retour.
    Durant cette période, l’île est considérée comme un territoire neutre, tant que les lois locales sont respectées, et tout pèlerin, sans distinction d’ethnie ou de classe, est le bienvenu. La légende veut que l’on récolte ce que l’on sème lors de ce festival et au aucun chef de guerre sain d’esprit, du plus rustre des barbares au plus raffiné des stratèges, n’accepterait de mener ces hommes au combat sur l’Île de Kaïku durant la Célébration du Marcheur.
    Et c’est aussi pour cela que nombre de pèlerins viennent du monde entier, espérant que la puissance de l’Île de Kaiku exaucera leurs prières.

    Histoires de Marcheurs

    Message par Paquyphoenix le Lun 10 Avr - 21:08

    L’arrivée

    Entassés à l’avant du Liberté-Sarah, avec tous les autres, Liaranne et Felton regardaient l’île qui n’en finissait pas de grandir. Comme tous les autres, c’était la première fois qu’il venaient à la célébration du Marcheur. Comme tous les autres, ils attendaient, écrasés, supportant les embruns, le vent, le froid et l’humidité des vêtements, nauséeux de tous ces roulis et de tous ces tangages. Comme tous les autres, ils oublièrent tous ces tracas lorsqu’ils ressentirent la présence du Marcheur.

    « Kaïku ! C’est Kaïku ! » répéta Liaranne pour la troisième fois, le nez froncé de joie. « Regarde Fel ! C’est Kaïku ! »
    « Oui, Li. Je la vois moi aussi. C’est Kaïku. » sourit Felton.
    « Kaïku ! C’est Kaïku ! » répéta une fois encore Liaranne, en remuant les poings. Elle attrapa Felton par l’épaule, le tira en arrière et l’entraîna dans une danse.
    « Kaïku ! C’est Kaïku ! » répétait-elle encore, en tournant.

    Bien vite les autres l’imitèrent.
    Les autres, c’était le groupe qui s’était formé pour ce voyage. Une vingtaine de personnes. Tous vivant à Vallas. Beaucoup étaient issus de familles de petits marchands ou d’artisans mais on comptait aussi des maîtres ouvriers, deux soldats et l’agent bien sûr.

    Au départ simple agrégat de voyageurs, le groupe avait fini, de réunions en discussions, par se mettre d’accord sur une tenue unique : de long tissus bleus qui, en mouvement, faisaient comme des vagues. En courant autour des parties du Marcheur, ils seraient l’océan sur lequel elles vogueraient jusqu’à l’unisson pendant la cérémonie de la forme.

    Chacun avait payé sa part d’avance à l’agent qui s’était occupé de tout : les places sur le Liberté-Sarah, qui arriverait un peu après le Marcheur, l’hébergement sur place, les repas et le voyage du retour. Ils n’avaient tous gardé qu’un peu d’argent pour les petits à côtés mais pas trop, pour éviter d’attirer les mauvaises intentions.
    Épuisés de leur danse frénétique, Li et Fel s’accoudèrent au bastingage.

    « Regarde Fel ! C’est Kaïku ! »
    Fel se contenta de hocher la tête. Il se plaça derrière elle et la serra dans ses bras, regardant avec elle Kaïku : Des arbres de partout, des bords de l’eau jusqu’aux trois hauteurs escarpées. Avec des plages inexistantes ou, en tout cas, invisibles de là où ils se trouvaient, l’île semblait n’être qu’une gigantesque forêt flottante. Seuls la ville et ce qui, un peu à l’écart, ressemblait à des ruines se démarquaient. Le reste n’était que troncs, branches et feuilles.
    « Un immense bois » chuchota Fel.
    Li se redressa et l’emporta dans une nouvelle danse.
    « Promenons-nous dans les bois, lala lala lalala... »
    L’agent, qui n’avait pas participé à la danse, sourit à pleines dents en les regardant tourner.

    Peu après, le capitaine les fit retourner à la proue pour l’accostage. Tandis que les marins s’affairaient, ils restèrent à regarder la ville : passé le port, son marché et ses quelques entrepôts, on voyait d’un côté des bâtisses de maître, dont certaines ou toutes devaient être des hôtels de luxe, d’un autre, des bâtiments, hauts de trois ou quatre étages, qui devaient aussi servir de résidences aux célébrants et puis, plus loin, l’église du Marcheur, la plus imposante construction de la ville, derrière laquelle on devinait, plus qu’on ne le voyait, un quartier de maisons basses, séparé des autres : le quartier des natifs.

    Une fois le Liberté-Sarah à quai, le capitaine leur demanda de retourner dans leur cabine et de se tenir prêts à débarquer avec leurs affaires dès qu’il leur donnerait le signal.

    « Le déchargement doit se faire dans l’ordre pour une bonne efficacité. » leur avait-il dit la veille lorsqu’il les avait prévenus qu’ils devraient suivre ses directives. Chacun avait donné son assentiment. De ce capitaine émanait tant de compétence, qu’on ne pouvait douter de sa capacité à faire ce qu’il fallait. Fel aurait aimé repartir avec lui. Malheureusement, l’agent avait réservé sur un autre navire pour le retour. Enfin, ce serait sûrement un excellent capitaine aussi.

    Lorsqu’un marin vint leur dire que c’était leur tour, ils sortirent tous ensemble et débarquèrent, non sans prendre le temps de dire merci avec de grands gestes des bras, ce que le capitaine accepta à sa façon bourrue d’une sorte de ronchonnement qui les fit tous sourire.

    À terre, Fel refusa trois fois à Li d’adopter un lémure. La quatrième fois, elle posa son nouveau compagnon sur son épaule et embrassa Fel avant qu’il ait pu dire non.
    L’agent les amena jusqu’à un guide. Lui devait aller au comptoir d’arrivée, vérifier dans quel établissement le groupe devrait s’installer. Pendant ce temps, les autres visiteraient les ruines. L’agent passa les sacs dans une corde et s’en chargea. Il les poserait directement dans les chambres pour laisser les autres libres de profiter de la visite. Il s’éloigna vers le comptoir et eux se retournèrent vers leur guide.

    de ses carrefours, il y avait des piliers. Simples décorations ou poteaux indicateurs, je n’en suis pas certain mais c’est près de celui-ci qu’eut lieu la première attaque. » Rilan posa sa main sur ce qui restait d’un vieux pilier érodé, prit une grande inspiration et raconta.

    « Le soleil était bas sur l’horizon. La nuit allait bientôt tomber. Ils étaient quatre à marcher sur cette voie, chacun avec son outil sur l’épaule, comme un groupe de soldats. Ils marchaient lentement car ils étaient épuisés. Ils avaient passé la journée à suer, au soleil. Le soleil couchant fut masqué. Sur l’instant, les quatre remercièrent le nuage pour cette fraîcheur précoce. Quand ils réalisèrent qu’il ne s’agissait pas d’un nuage qui venait d’obscurcir le ciel, il était déjà trop tard.
    Le monstre volant se cabra, accumulant l’énergie. Lorsqu’il fut plein de sa fureur destructrice, il se projeta en avant et cracha son jet de flammes. La brûlure qu’ils avaient subi tout le jour n’était rien comparé à celle qu’ils endurèrent alors. Au moins cette douleur ne dura qu’un instant, leur dernier. »
    Rilan laissa le silence s’installer. Le premier souvenir causait toujours beaucoup d’émoi. Certains chuchotaient entre eux. Rilan leur demanda s’ils voulaient en savoir davantage. Parfois, les visiteurs préféraient écourter la visite à ce moment ; mais pas ce groupe. Ils étaient prêts à le suivre. Il les entraîna plus loin, jusqu’à un tas de pierres. Il en prit une dans sa main qu’il regarda un instant.

    « Ce sont les dernières pierres de ce qui fut un muret de défense. Initialement prévu pour empêcher les ennemis de passer, le jeune guerrier qui se trouvait là se servait du pan qui restait pour se protéger du souffle face au dragon, entre deux salves de flèche. Le dragon tournait autour du muret pour surprendre et consumer l’impudent qui lui avait résisté mais toujours le guerrier esquivait à temps et profitait de l’abri de son muret pour lui décocher un autre trait. De rage de se voir contré, le dragon n’avait plus de cesse que de l’anéantir, volant de plus en vite, soufflant encore et encore, griffant le muret à l’arracher. Mais toujours le guerrier évitait les flammes, blessant encore le dragon d’une de ses pointes acérées. Ils dansèrent ainsi fort longtemps ; jusqu’à ce que le dragon comprenne. Le soldat faisait semblant d’esquiver depuis des heures, pour le tromper. C’était un objet qui contrait ses flammes, sûrement le muret lui-même, spécialement enchanté. Le dragon souffla une dernière fois sa rage et s’éloigna. Le guerrier avait gagné, mais pas juste un combat. Il avait gagné du temps, pour que d’autres puissent s’enfuir. Il allait maintenant devoir quitter l’abri et sa protection magique pour retenir encore le dragon. Il périrait probablement à la prochaine attaque, il le savait, mais c’était son devoir et il l’acceptait. Le guerrier s’éloigna du muret en direction du dragon pour son ultime combat. » Rilan reposa la pierre et ils marchèrent encore, en silence. Le guerrier rendait toujours silencieux et pensif.

    « Voilà tout ce qui reste d’une arche qui surplombait la porte de la cour d’une maison d’un riche marchand. » Rilan le toucha et inspira.
    « Le maître triait des étoffes lorsqu’il avait appris la nouvelle : un dragon cracheur de feu détruisait la ville. Il fallait fuir. Pour autant, il n’allait pas laisser toutes ses richesses au monstre. Le maître attrapa deux esclaves sur le point de se sauver et leur fit charger une charrette avec trois coffres d’objets de valeur avant de leur faire apporter du boire et du manger depuis les cuisines. Ils revenaient, les bras chargés, lorsque le dragon surgit. Le maître aurait pu crier : allez vous cacher dans les cuisines ! Plutôt que de les ignorer et faire avancer sa charrette jusque sous l’arche. Il espérait ainsi détourner l’attention du dragon, le temps d’arriver à la porte, cette porte où, lorsqu’il avait appris la nouvelle, il avait fait poser une protection contre le feu. Il entendit le souffle et en eut froid dans le dos. Froid ? Il aurait dû avoir chaud. Le maître se retourna et vit la congère qui venait de tuer ses deux serviteurs. Ce n’était pas un dragon qui attaquait la ville mais des dragons et celui-ci crachait la glace. La porte n’avait pas de protection contre la glace. Le maître regretta amèrement de ne pas avoir fui sans rien emporter. »

    Rilan avait toujours beaucoup de plaisir à raconter cette histoire. La réaction de l’auditoire était variée mais chacun en retirait un peu de bon sens et d’humanité. Sans ajouter de commentaire, il les emporta de nouveau entre les pierres du passé. Il leur fit faire un détour pour éviter celles de ces pierres qui avaient été un orphelinat. Cette souffrance, il ne voulait ni la ressentir, ni la faire partager. Pour leur dernier souvenir, il les emmènerait plutôt aux restes du puits, un souvenir qu’il aimait bien.

    Une fois sur place, comme toujours, il toucha l’une des pierres qui restaient de cet ancien puits et prit une inspiration car c’était en faisant cela qu’il recevait du Marcheur les images du lointain passé.

    « Près de ce puits, il attendait, recroquevillé. Il scrutait les cieux. Pas de dragon visible ne voulait pas dire pas de dragon du tout. Au contraire. Si les dragons ne bougeaient plus, c’est qu’ils étaient en train d’observer. Bouger avant de savoir où ils étaient, c’était cela l’erreur. De ce qui avait été une belle cité, ne restait plus que cadavres et décombres. Une nuit et une journée avaient suffi aux dragons pour tout ravager. De toute la matinée, il n’avait plus rien entendu. Il devait être le dernier. Il attendit jusqu’au soir pour bouger. Le soleil était au plus bas lorsqu’il se rua vers ce qui restait de la plus proche bâtisse. Les dragons se redressèrent aussitôt et d’un vol se posèrent chacun d’un côté du puits. Il se retourna et les salua. « Félicitations dragons. Vous avez brillamment détruit cette cité. C’est pour vous un succès. Mais qui donc aura droit au dernier habitant ? Nous ferez-vous l’honneur d’un duel à mort pour savoir qui me tuera ou préférez-vous qu’un témoin de vos œuvres en fasse un ouvrage de référence ? » Les dragons semblèrent apprécier le propos car au lieu de le tuer, ils reprirent l’air et emportèrent avec eux celui qui les avait défié par les mots. »

    « Et l’enfant fut sauvé ! » dit la jeune fille au lémure.
    « Et l’enfant fut sauvé » confirma Rilan.
    « Il attendit la nuit entière comme son père lui avait ordonné et au matin lorsqu’il sortit du puits au fond duquel son père l’avait caché, les dragons étaient partis. » Comme toujours, il y eut des applaudissements.

    Tandis qu’il les ramenait au port, Rilan restait pensif : avait-elle deviné ou avait-elle vu l’enfant ? Il ne le saurait jamais. Il refusa le pourboire qu’ils voulaient lui donner. Ils en auraient bien besoin dans quelques heures. La jeune fille au lémure lui offrit alors un nœud de cheveux en souvenir. Il l’accepta avec plaisir et ressentit de nouveau la présence du Marcheur. Oui, elle avait certainement vu l’enfant. Oui, tout irait bien pour eux, malgré les larmes à venir. Rilan les regarda s’éloigner, espérant que ses prochains groupes seraient aussi plaisants bien qu’il en douta fortement.

    Le passage

    « Plus que quelques jours avant d’embarquer » se disait Jideas en prenant son poste au comptoir. « Plus que quelques jours et au revoir Kaïku et son ennui annuel. Plus que quelques jours et bonjour le monde ! À moi l’aventure ! »

    Jideas était né sur Kaïku. Des célébrations, il en avait vécu autant que d’anniversaires. De son point de vue, les quelques jours de plénitude qu’apportait le Marcheur ne compensaient pas tous ces jours sans. Un cadeau une fois l’an, aussi beau fut-il, n’équilibrait pas l’absence. Si au moins ce cadeau lui avait permis de partir... Mais non. Jamais il ne lui avait été possible de s’en aller. Mais cette année, cela serait différent. Il n’était plus le fils de bûcheron. Il n’était plus le nettoyeur de chambres. Il n’était plus le porteur de sacs de célébrants. Il n’était plus le coursier. Il n’était plus l’assistant d’intendant. Il était le préposé 27 du comptoir b–6. Pas un poste d’importance mais, avec ce qu’il gagnerait, il aurait enfin de quoi se payer un passage.

    Il faut dire que pour compenser une trop grande générosité due à la présence du Marcheur, on avait ajouté une prime au salaire des préposés, basée sur les montants perçus. De nombreux préposés étaient d’ailleurs des extérieurs venus profiter de la fin de la célébration, quand les comptoirs étaient fermés ; et se rembourser les frais voire davantage. Ainsi, on évitait que trop d’arrivants ne se voient tamponnés, ce qui était normalement réservé aux nomades qui ne payaient ni n’acceptaient de papier.

    Jideas eut d’abord un groupe de nains qui, bien sûr, l’obligèrent à faire le tour à cause de « ces comptoirs méprisants construits trop hauts exprès pour railler notre peuple. » Il eut ensuite un vieux couple qu’il aurait trouvé charmant s’ils avaient eu les mains moins baladeuses tandis qu’ils cherchaient de quoi payer l’entrée. Dans le même ordre d’idée, dans le groupe suivant, on décrivait par le détail avec force ricanements, les folles chevauchées que l’on organiserait dès que possible.

    Vint ensuite l’homme. De grands tissus sur le corps, un autre tissu enroulé sur la tête.
    « Bonjour, célébrant. Vous représentez un groupe ? »
    « Non, je suis seul. »
    « Vous restez jusqu’à la fin des célébrations ? »
    « Je ne sais pas encore. Mais pourquoi toutes ces questions ? »
    « Eh bien pour fixer le montant à acquitter, bien sûr. Enfin sauf si vous êtes un nomade. Vous êtes un nomade ? »
    « Non, je ne suis pas un Nom’had, je suis un Ich’bet. »
    « Vous voyez bien ! Tenez voilà ce que vous nous devez.»
    « Vous voulez dire que vous laissez passer les Nom’had pour rien mais que les Ich’bet doivent payer ? Vous tenez vraiment à insulter le clan Ich’bet pendant le Marcheur ?» L’homme avait mis la main à son arme.

    Jideas prit peur. Il appela son superviseur. Ce dernier se confondit en excuses auprès de l’homme et lui expliqua qu’il n’y avait eu qu’une confusion entre nomade, le nom que l’on donne ici à tous les membres des clans qui traversent Drakerys sans jamais s’installer et Nom’had, le nom d’un de ces clans. L’homme retira la main de son arme et attendit. Le superviseur lui fit son tampon et l’homme partit. Le superviseur informa froidement Jideas qu’il serait remplacé rapidement et emporta les bons d’entrée. Fini les voyages.

    Comme il attendait son remplaçant, un jeune homme vint le voir et lui débita son histoire sans qu’il puisse l’interrompre. Ils étaient venus célébrer le Marcheur, tout un groupe mais on leur avait tout volé, tout, même leurs tenues, tout. Ils n’avaient plus de quoi entrer mais plus de quoi partir non plus et ils n’avaient nulle part où rester. Jideas était navré pour eux, surtout pour la fille qui n’arrêtait pas de pleurer en répétant « mais c’est Kaïku pourtant ! Mais pourquoi ?», mais il n’avait plus de bons d’entrée. Il n’aurait rien pu faire. Il allait le leur dire lorsque le lémure qui se trouvait sur l’épaule de la jeune fille bondit sur le comptoir et attrapa le tampon des nomades qu’il posa devant Jideas avant de repartir sur l’épaule.
    « Oh bien sûr ! » comprit Jideas. Ce n’était pas la première fois que le Marcheur lui parlait.
    « Donc vous n’avez pas de lieu fixe où dormir ? »
    « Non. »
    « Et vous ne savez pas quand vous repartirez donc ? »
    « Non. »
    « Donc vous êtes des nomades. Tenez, je vais vous tamponner et vous pourrez entrer. Pour vos tenues, je pense qu’elles sont perdues mais il y a un fripier rue du taillage qui écoute le Marcheur. Allez le voir. Il vous aidera du mieux qu’il pourra. »
    « Kaïku ! C’est Kaïku ! » riait aux larmes la jeune fille, tandis que le groupe passait.
    Lorsqu’on le remplaça, Jideas reçut les quelques pièces de sa matinée. Il alla à une taverne proche pour les dépenser dignement.

    Alors qu’il buvait, un oiseau de paradis vint rajouter un pichet. « Il n’est pas bon de trinquer seul à la fête » dit l’homme déguisé de plumes multicolores avec son masque à long bec. De godet en pichet, Jideas finit par lui raconter sa mésaventure du matin et ses espoirs évanouis mais aussi l’histoire du lémure.

    « Viens ! Suis-moi ! » dit l’oiseau et il l’entraîna à travers les rues. « De mon avis ce sont ceux qui ne t’ont pas appris correctement ce qu’était un nomade qui sont dans leur tort. C’est eux qui payeront au Marcheur. » Ils étaient arrivés à l’entrée lorsqu’il retira son masque : Jideas reconnut l’homme, le nomade. Il passa la queue en montrant sa marque et revint au même comptoir, Jidéas à sa suite. Le nouveau préposé le reconnut aussitôt mais le nomade parla « Je suis Faïd Ran, nomade du clan des Ich’bet et il est mon invité et mon ami. Vous devez le tamponner. »

    Le superviseur revint, fort mécontent de prime abord mais il se contenta de dire « bien sûr » au nomade lorsqu’il lui redit ce qu’il avait dit à Jideas plus tôt. Il tamponna Jideas.
    « J’ai aussi eu tort de m’emporter. J’aurais dû comprendre. Alors je vais payer aussi. Lorsque la célébration sera terminée, retrouvons-nous là où nous avons trinqué. Il y aura une place sur le bateau pour un ami des Ich’bet. N’oublie pas tes bagages. » Il remit son masque et s’en alla.

    La chair

    Cette année son père avait préféré ne pas l’emmener avec lui pour aller à la célébration. Il « ne le voulait pas dans ses pattes » comme il disait dans son vocabulaire d’ancien simple marchand, car il avait bien trop de travail. Alors Drovas en avait profité, avec l’accord de son père, pour inviter ses amis et ils étaient cinq à partir pour Kaïku sur le second bateau ; ainsi que les gens de service bien sûr : équipage, cuisiniers, serveurs, femmes de chambre et tous domestiques. Les cinq se régalaient d’avance des heures suaves à venir, verbalement. Ils s’abstenaient de tout comportement tendancieux à l’égard du personnel. La honte d’une telle infamie aurait ternie à jamais la réputation de la famille si récemment anoblie.

    Mais pendant le Marcheur, tout était permis. Ce qui y arriverait y resterait. Alors les cinq amis multipliaient les détails dans leurs descriptions de ce qu’ils feraient une fois arrivés : de longues heures de discussions pour ce qui, pourtant, se résumait à une surabondance de corps inconnus enchevêtrés. « Qu’importe de qui il s’agit. C’est d’être avec eux l’important » affirmait Drovas tandis qu’ils accostaient.
    Passées les formalités où Drovas les avait retenus pour rien pendant un bon moment, ses quatre amis en étaient encore à discuter de leurs orgies lorsqu’ils arrivèrent à leur l’hôtel, le « Jorjevais ». Tout à leurs narrations charnelles, ils ne remarquèrent pas que Drovas était devenu silencieux, se contentant de confirmer de la tête.

    Leur suite était plus que correcte, conclurent les amis, après une rapide visite. Pas la plus grande qui soit mais tout de même cinq chambres, un salon, la terrasse et bien sûr les dépendances, cuisine et coin du personnel. Cela serait supportable pour une période aussi courte.

    A la grande surprise de ceux qui déjà y préparaient un repas, Drovas visita les dépendances, sans rien dire.
    Le maître d’hôtel signala qu’il ne serait pas possible d’organiser le genre de soirées dont ils parlaient car les autres résidents s’en plaindraient, sûrement par jalousie, ce qui compromettrait irrémédiablement la réputation du père de Drovas, ce que le maître d’hôtel ne pouvait laisser faire.

    À sa grande surprise, Drovas le remercia et lui demanda s’il pourrait lui indiquer un moyen de satisfaire ses amis, lui-même n’étant pas intéressé. Le soulagement visible de Drovas fit comprendre au maître d’hôtel qu’il ne s’agissait pas d’une feinte vertu et qu’aider ses amis à partir lui serait une bénédiction. Il promit de faire son possible. Drovas le remercia encore et sortit. Il devait maintenant retrouver ces larmes et ce rire aux larmes, entendus alors qu’ils payaient. Rue du taillage avait dit le préposé. Il suffirait de demander.

    Demander ne suffisait pas. Il fallait aussi être entendu. Dans la cohue permanente de chants et de danse, il s’agissait d’un défi que Drovas ne put relever. Il finit par se laisser porter par le courant humain jusqu’à l’entrée de l’église du Marcheur. La plus grande construction de l’île qui pourtant n’avait rien d’extraordinaire, au contraire : dehors, marches de perron usées, torchis éventré, poutres pourries. Dedans, bougeoirs rouillés, bancs brisés et réparés de multiples fois. Ni vitraux, ni statues. Ni peintures, ni dorures. Et pourtant tant de ferveur. Ici venaient se recueillir tous les nomades, les errants, les pauvres, les croyants. Drovas resta un long moment tête baissée, perdu dans ses pensées.

    C’est le rire qui lui fit relever la tête, le rire aux larmes. Ce n’était pas Drovas qui avait trouvé le rire, mais bien le rire qui avait trouvé Drovas. Lorsqu’il se rendit compte qu’en plus, ce n’était pas la première fois, il rit à son tour et vint à leur rencontre. Il les entraîna au dehors et leur dit qu’il leur fournirait un toit et à manger pour la célébration. Il n’aurait qu’à repasser à son hôtel et demander au maître d’hôtel.
    Le maître d’hôtel lui apprit que ses quatre amis étaient partis s’amuser mais qu’il ne voyait aucun manquement au savoir-vivre dans le fait d’héberger une troupe tant qu’elle évitait les comportements malséants. Drovas le remercia encore et invita ses nouveaux amis à entrer. Il alla voir son personnel. Ils furent d’abord dépités de cette augmentation brutale de leur charge de travail mais ensuite ravis d’apprendre qu’ils n’avaient en fait plus de service à tenir jusqu’au retour au bateau.

    De retour dans le salon, il vit les sacs. « Ainsi donc vous les avaient retrouvés. » « C’est proprement incroyable » dit le jeune homme qui semblait diriger la troupe, Fel, « le fripier les avait. Tous. Même celui de l’agent. Quand on lui a demandé s’il aurait de quoi nous aider à nous costumer avec le peu qu’il nous restait, il les a juste sorti de sa réserve en disant « Bien perdu. Bien rendu. » comme si ça expliquait tout. Il ne nous a rien fait payer et nous a souhaité une bonne célébration. Incroyable. » Il haussa les épaules et ajouta « aussi incroyable que de se retrouver dans un hôtel comme celui-ci. » « Kaïku ! C’est Kaïku ! » dit son amie au lémure avant d’éclater de ce rire que Drovas n’était pas près d’oublier. Un rire qu’il entendrait à la fin de la célébration, lorsqu’il viendrait aider à réparer ce qui devait l’être dans l’église du Marcheur. Qu’il entendrait aussi à son départ de l’île, une fois devenu moine. À son retour chez lui, avec un père fier de son fils et désireux de l’aider à réaliser son projet. Encore pendant toutes ces années où il dirigerait son centre d’accueil - avec cette devise au fronton : qu’importe de qui il s’agit. C’est d’être avec eux l’important - traitant chaque nouvel arrivant du mieux qu’il pourrait.
    Mais pour les jours à venir, ce qu’il devait faire, c’était partager avec ses invités, l’apprentissage de la cuisine, la vaisselle et tout ce qu’il avait à apprendre.

    « Drovas ! » appela Fel.
    « Oui ? »
    « Je crois que celui-là est pour toi. » sourit-il en lui tendant le sac de l’agent.
    Lorsque le maître d’hôtel vit Drovas redescendre, avec tous les autres, dans sa tenue de tissus bleus, lui si stoïque, laissa échapper un petit sourire en coin et lui souhaita, ainsi qu’aux autres, tous les bienfaits du Marcheur.

    La forme

    Le noble Cordras, Seigneur marchand, attendait sous la tente. Il était au calme, grâce aux charmes de silence qui, grande satisfaction, l’isolaient du vacarme extérieur. Car si la fonction première de ces charmes, installés tout autour de la tente, était d’empêcher d’entendre au dehors ce qui se disait en dedans, l’inverse était tout aussi vrai et tout aussi appréciable, pour quelqu’un qui, comme le noble Cordras, n’appréciait que peu les débordements du Marcheur. Aussi, avait-il pris l’habitude depuis plusieurs années de ne plus occuper sa suite de l’hôtel « Jorjevais » mais de la laisser à son fils, pour rester dans le calme de cette tente pendant toutes les célébrations. Un autre avantage plus que profitable pour lui, de cet isolement permanent, n’ayant plus à traverser la ville, était qu’il gardait l’esprit bien plus posé, réfléchi, ce qui bénéficiait grandement à son commerce.
    Sirotant son thé, de l’authentique thé de Nens dont il organisait lui-même l’acheminement, c’était à son fils que ses premières pensées étaient adressées, ce matin : Cordras le père souhaitait que le fils reprenne l’affaire mais Cordras le marchand craignait d’en causer ainsi le déclin et Cordras le seigneur récemment anobli appréhendait davantage le manque de discrétion de ses débordements de jeunesse et leurs chuchotées conséquences. Il ne pouvait qu’espérer le meilleur pour Drovas et se promettre de le soutenir lorsqu’il aurait trouvé sa propre voie, dusse-t-elle l’emmener loin de lui.

    Il revint à ses affaires du jour : une ligne commerciale de peaux, le matin et un comptoir d’échanges l’après-midi. Un mouvement à l’entrée. Étaient-ils déjà là ? Non. Il ne s’agissait que du nouveau garde en formation qui passait d’une jambe sur l’autre pour éviter les crampes. Le genre de comportement que son instructeur lui avait recommandé d’ignorer pour ne pas annuler les bénéfices de la formation du garde pendant les célébrations. Le noble Cordras revint à ses affaires.

    Gil venait de passer ses six ans d’ancienneté de soldat. Six ans à se battre, seul et en formation, de jour et de nuit, en hurlement et en silence, avec la lance et l’arc. « Ça aurait pu être pire » lui avait dit son voisin de couchage, une fois qu’il se plaignait. « Tu aurais pu ne pas être choisi et rester à l’orphelinat à crever de faim avec les autres ou être choisi pour autre chose. » Si tout ce qui se racontait était vrai, son voisin était dans le vrai. De ce jour Gil avait toujours fait de son mieux sans se plaindre à voix haute. Ce qui l’avait amené à être nommé dans la garde. Plus jamais il ne serait envoyé affronter des chevaux avec une lance, plus jamais il ne devrait survivre à l’assaut de cavaliers en armure avec un arc. Une belle réussite pour un fils de personne. Encore fallait-il réussir à sa tâche.

    En tant que garde, il devait aider à filtrer les arrivants, retenir les indésirables, combattre les agresseurs mais surtout rester immobile et surveiller les alentours en quête d’assaillants éventuels. Cela peut sembler facile de rester immobile à surveiller mais, entre les douleurs musculaires, la débauche de sons et de couleurs et le drôle de casque à œillères qu’il devait porter, c’était loin de l’être.

    Le casque l’obligeait à constamment tourner la tête de droite et de gauche pour pouvoir voir autour de lui, au début, tous ces costumes de plumes qui révélaient ces corps de femme qu’il découvrait pour la première fois. Ne plus regarder de ce côté. Surveiller d’éventuels assaillants, comme ces taupes mécaniques que trois hommes activaient et qui semblaient creuser la terre pour en tirer des blocs d’argile, non pas eux. Ces costumes de papiers alors, qui se mouillaient et se frottaient, exposant encore l’inconnu. Non plus. Les soieries qui se détachaient dès qu’une personne tirait dessus et les célébrants vêtus seulement de boue aidaient encore moins. Le stoïcisme de Gil avait été mis à mal pendant la cérémonie de la chair. Son instructeur ne lui avait fait aucune remarque pourtant mais il ressentait comme un échec de ne pas avoir réussi à garder son calme. Il ferait mieux pour la cérémonie de la forme.

    Là encore des corps, mais moins perturbants que la veille, la plupart portant les gigantesques bras, jambes du Marcheur, mais certains, les soulevant, déguisés en oiseaux gigantesques et d’autres courant autour en riant, agitant leurs tissus bleus, comme la mer. Gil la vit, la mer, ondulante et riante, sur laquelle avançaient les parties du Marcheur. Chacun avait sa place sur ce courant de vie. Gil voyait, au-delà de la vue, des amoureux, des marchands, des nomades qui semblaient « voir » eux aussi, mais aussi des voleurs, là-bas, celui qui grimpait au mur, il était recouvert de noir. Gil le signala. Lorsqu’il regarda de nouveau, l’homme portait en fait un costume bigarré. Il aurait pourtant juré qu’il était en noir. Son instructeur le félicita et Gil se sentit contraint d’avouer avoir mal vu. Mais il n’avait pas mal vu selon son instructeur. Il avait vu avec son esprit et c’était bien. Il avait réussi à faire ce que son instructeur attendait de lui. Il méritait les félicitations. Gil, très fier, s’attacha à voir avec son esprit encore, imaginer les vagues tout autour et ce rire qui les unit pour en faire une mer où tout est relié dans le même courant.

    Le noble Cordras, sa journée finie, s’accorda un cordial pour fêter les résultats des tractations du jour. L’instructeur passa l’informer que le casque remplissait parfaitement son office et que cette année encore, il aurait une garde attentive et efficace. Le noble Cordras l’invita à prendre un verre et ensemble, ils trinquèrent à la bonne marche de leurs affaires.

    Le souffle

    Gelkelef était le seul marchand à venir tous les jours rue Taillade et pas seulement pendant les célébrations. Chaque matin, il venait ouvrir son bazar avec un livre, achalandait ses deux étals et s’installait. Chaque jour, il lisait son livre. Parfois, il faisait une affaire. Chaque soir il rangeait ses étals et rentrait chez lui avec son livre.
    Ce matin-là, il vit que presque toutes les boutiques de la rue étaient ouvertes, comme toujours lorsque le Marcheur était là, mais peu d’entre elles étaient surveillées, comme si leurs propriétaires les avaient laissées ouvertes pour la nuit et étaient partis danser, laissant tout aux bons soins du Marcheur, ce qui devait d’ailleurs être le cas pour certains et qui pourraient leur donner tort ? Il aurait fallu être un sacré imbécile ou un profond ignorant pour voler pendant cette période : tout le monde savait que le Marcheur rendait à chacun selon ce qu’il offrait.

    Imbécile ou ignorant, ce serait certainement ce qu’il faudrait décider se dit Gelkelef en voyant son nouveau client. Sûr de lui, méprisant, mentant sur l’origine de ce qu’il avait à vendre, convaincu de tout savoir : imbécile et ignorant. Le genre dont il fallait se débarrasser vite. C’est pourquoi Gelkelef refusa d’abord d’acheter tous ces sacs mais les accepta ensuite en échange d’un costume et de quelques outils qui attendaient là depuis bien longtemps. Il les entreposa dans sa réserve et revint à son livre.

    Quelques heures plus tard, un groupe vint lui demander s’il aurait de quoi les costumer tous, au vu de leur maigre budget. Ils avaient la marque des nomades mais ne semblaient pas en être. Il leur demanda. Non, ils n’en étaient pas. C’est le préposé qui leur avait recommandé de venir ici qui leur avait fait la marque pour qu’ils puissent entrer malgré tout. C’est en demandant le pourquoi du comment qu’il comprit, en entendant leurs mésaventure. Les sacs étaient les leurs. Il leur dit que c’était une grande chance qu’ils soient venus chez lui car on les lui avait apporté justement. Il les sortit de la remise et leur rendit. Lorsqu’ils proposèrent de le dédommager, il refusa avec une phrase rituelle et se contenta de caresser le lémure qu’une jeune fille avait sur l’épaule.

    Un an passa et Gelkelef avait tout oublié de l’histoire lorsqu’au Marcheur suivant un noble marchand vint jusqu’à son bazar. Il se nommait Cordras et souhaitait faire commerce avec Kaïku. Il l’avait choisi lui car, un an plus tôt, il avait aidé une troupe à laquelle son fils s’était joint et, refusant d’en profiter, avait ainsi montré son intégrité. Lorsque Cordras apprit qu’en plus Gelkelef travaillait toute l’année, il en fut plus que content. Ce qui était un remerciement dissimulé, à la demande de son fils, allait possiblement devenir une activité rentable s’il s’y prenait bien. Avec de la vente à l’année de biens courants, au pire, il ne perdrait rien et au mieux, il gagnerait de quoi financer la construction que son fils lui avait demandé, construction dont on avait eu vent même à la cour et dont on avait salué l’initiative. Le père, le marchand et le noble étaient tous trois très fiers. Comme il l’avait promis à Cordras, il alla ensuite faire une offrande à l’église du Marcheur.

    L’agent n’était pas satisfait de ce que le fripier lui avait proposé mais il avait préféré accepter pour ne pas perdre de temps. Tant de boutiques étaient vides. Il aurait été impardonnable de ne pas se servir avant qu’elles ne le soient plus. Il emplit un sac dans une boutique d’argenterie et en prit un autre qui devait avoir été préparé pour l’escalade, avec sa corde attachée. Il revendrait le premier de l’autre côté de la ville et se servirait du second pour aller chez les riches. Mais d’abord disparaître. Il passa le costume multicolore et cacha ses vêtements avec le sac d’argenterie. Il fit le tri dans le sac d’escalade pour l’alléger le plus possible, enlevant les rations séchées et la couverture pour pouvoir y mettre de ce qu’il trouverait pendant sa prospection et laissant le piolet, vu qu’il n’aurait pas à escalader, juste à s’assurer des prises sur un mur. De tout l’attirail, il ne garda au final que les pitons, le maillet, la corde et jeta le reste. Il cacha ses vêtements et l’argenterie dans un trou qu’il avait trouvé dans un des petits tunnels abandonnés des égouts, un trou de plusieurs dizaines de mètres derrière une porte barricadée qu’il n’avait pas eu de mal à forcer tout en lui laissant l’air d’être bien fermée.

    Comme prévu, les murs étaient trop lisses pour être grimpés sans matériel. Il commença sa montée vers les plus hauts étages de cet hôtel réputé, semant ses pitons sur toute la façade. Il n’était pas à mi-hauteur lorsqu’il entendit une voix au-dessus. « Oui, là ! Regardez ! Il est là ! Ils avaient dit vrai. »

    L’agent n’attendit pas d’en savoir davantage et repartit vers le sol. Il se rua dans la foule pour s’y cacher et rejoint sa cachette, tout au fond du tunnel. Il regrettait de ne pas avoir gardé la couverture et les rations séchées mais avec ses vêtements et les sacs, il pourrait se faire une couche supportable et il pouvait bien jeûner deux ou trois jours.

    Le grand défilé était venu où chacun suivait le Marcheur enfin réassemblé. Lorsque le Marcheur passa sur un trou, il pencha un peu. Comme ce n’était pas la première fois, l’escorte du Marcheur réagit immédiatement qui poussant d’un côté avec sa gaule qui tirant de l’autre avec sa corde. Le Marcheur se redressa et chaque suivant aida de ses pieds à combler et tasser le trou comme on leur avait dit de faire si cela arrivait. Ce n’était pas la première fois.
    L’agent regretta de ne pas avoir gardé le piolet non plus.

    L’âme

    Ses serviteurs avaient déjà tout installé pour son petit déjeuner lorsque Feros se leva de son lit. Il passa une robe de chambre et s’assit. Il s’assura que la table était bien droite cette fois-ci en laissant un fruit tomber pour voir s’il allait rouler. Il inspecta le contenu des assiettes et des bols. Tout allait bien ce matin. Il n’aurait pas à crier sur ceux qui l’avaient cuisiné.

    Ses serviteurs avaient déjà tout installé pour son bain du matin lorsque Feros se leva de table. Il s’assura qu’il y avait bien les six serviettes comme il le voulait et que l’eau était à bonne température. Il inspecta les mains des laveuses, vérifiant si elles avaient bien les ongles courts. Tout allait bien ce matin. Il n’aurait pas à crier sur celles qui s’en occupaient.

    Ses serviteurs avaient déjà tout installé pour sa tenue du jour lorsque Feros se leva de son bain. Il s’assura qu’il n’y manquait rien. Il inspecta chaque vêtement. Tout allait bien ce matin. Il n’aurait pas à crier sur ceux qui l’avaient préparé.

    « Vous avez tous été très bien » dit-il en sortant. Si tous les matins pouvaient être comme celui-ci, pensa-t-il ensuite, cela serait vraiment bien. Mais ce matin était unique. Cette journée était unique. Il ne restait plus qu’à faire brûler le Marcheur et, la nuit venue, il serait chef.

    Bien sûr, chef, il l’était déjà. Il avait ses serviteurs qui lui obéissaient lorsqu’il leur donnait des ordres et les hommes de son père l’écoutaient lorsqu’il partait en chasse avec eux. Mais ce soir, il serait nommé chef par le conseil. Il n’aurait plus de compte à rendre à son père mais seulement au conseil. Il aurait le droit d’envoyer une armée chercher des richesses et de faire construire un palais pour lui-même. Il pourrait prononcer ses propres jugements et les faire appliquer. Tant qu’il se montrerait respectueux avec le conseil, nul ne viendrait le contredire.

    Il se promena, accompagné seulement par deux gardes et ses pas l’amenèrent jusqu’au Marcheur. Il l’avait vu sortir de terre, morceau par morceau, être assemblé, puis redressé et promené à travers la ville jusqu’à cette place ou il serait enflammé. Il l’avait vu naître, grandir et vivre. Ce soir, il le verrait mourir.

    « Ça sera extraordinaire ! » dit une jeune femme assise en tailleur sur le sol.
    « Ça le serait si on pouvait le faire comme tu viens de le dire mais il faudrait que tout le monde participe pour ça et pas juste nous deux » répondit le jeune homme accroupi à ses côtés.
    « Tu n’as qu’à leur demander et ils le feront. »
    « Et comment ? J’arrive et je dis alors voilà, comme vous m’avez écouté pour les sacs et que grâce à Li on a eu un toit, du coup je suis chef et on va faire ça parce que c’est ce que je veux en tant que chef même si ça ne vous plaît pas. » Le jeune homme s’était redressé et mimait la scène en forçant le trait ce qui fit rire son amie aux éclats.

    Un petit lémure apparut sur son épaule et regarda Feros en penchant la tête et tandis que Feros se retrouvait hypnotisé par le regard de l’animal, la jeune fille reprit : « Bien sûr que non, gros bêta. Ne s’occuper que de soi sans penser aux autres et juste ordonner parce qu’on est chef, n’importe quel mal élevé en est capable. Mais soit les gens s’en vont, soit, rien ne se passe bien parce qu’ils se vengent comme ça. Un bon dirigeant, c’est un guide, pas un chef. Il faut amener les autres à te suivre, pas leur forcer la main. Bien sûr, si tu dirigeais une armée, il te faudrait aussi te faire respecter parce que ceux que tu envoies au combat, s’ils ne te respectent pas, ils auront peur et ils s’enfuiront. Tu pourrais leur faire encore plus peur bien sûr, mais alors ça serait ton tour d’avoir peur qu’un jour ils ne viennent t’attaquer toi. Tu serais seul et méfiant toute ta vie durant. Choisis l’amour et la confiance. Apprends à connaître qui te sers et remercie le personnellement. Fais-toi des serviteurs loyaux et dévoués. »
    « Pourquoi tu me dis tout ça ? On est juste une vingtaine et on ne va pas aller se battre. »
    « Je ne sais pas. C’est juste venu comme ça. Une envie de le dire. » Elle se redressa. « Viens ! Allons leur expliquer ! » Les deux jeunes gens partirent.
    Feros resta encore à regarder le Marcheur. Puis il rentra et se prépara pour le soir.
    Ses serviteurs avaient déjà tout cuisiné pour son dîner lorsque Lifas rentra. Il les remercia et mangea. Ils s’étaient déjà occupés de son bain. Il les remercia et se lava. Ils avaient déjà préparé sa tenue de cérémonie. Il les remercia et se vêtit.

    « Merci à tous pour vos efforts. » Dit-il en les regardant avant de sortir. Leurs noms, pensa-t-il, c’est vrai qu’il ne connaissait pas leurs noms.
    Il se promena, accompagné par deux gardes et finit par rejoindre l’estrade réservée au conseil. Il salua chacun des conseillers et, comme le voulait l’usage, se tint debout devant sa chaise. Il ne s’assiérait qu’à la fin.

    La cérémonie commença. Au milieu des chants et des danses, des torches apparurent qui transformèrent le Marcheur en une flamme gigantesque. Feros reconnut plusieurs de ceux qui avaient fait les vagues pendant la cérémonie de l’eau. Ils courraient autour du Marcheur et par moments, se déchiraient leurs bandes de tissus pour les jeter au feu, comme de l’eau évaporée. Presque totalement nus, ils tournaient encore. Feros reconnut le jeune homme parmi eux. Il avait réussi à les convaincre donc. Feros se promit de suivre son exemple et c’est dans cet état d’esprit qu’il s’assit lorsque le conseil lui en donna la permission.

    Le départ

    Raniou était charpentier, au service de Raros, un seigneur de guerre qui avait fait le voyage pour une cérémonie concernant son fils, celui qui criait tout le temps. Lui, Raniou, avait été désigné, avec d’autres, pour installer, réparer et démonter les campements. À deux jours de rentrer, il avait encore été désigné, avec d’autres, une vingtaine en tout, pour rester avec le seigneur qui avait décidé de découvrir ce que l’on ressent lorsque le Marcheur est parti. Le seigneur avait fait affréter un autre bateau pour leur retour, une semaine plus tard et on avait transporté tout ce qu’on ne garderait pas au port tandis que le fils montait à bord.

    Le capitaine du Liberté-Sarah n’avait pas été ravi d’apprendre qu’il ne repartirait pas à plein mais comme il avait été payé pour un transport qu’il n’aurait pas à faire et qu’en plus il avait reçu la prime qu’il avait demandée pour ce changement, il ne le montra pas. Il regardait les gars amener à bord les affaires du seigneur lorsqu’il entendit un « Kaïku! Kaïku ! Ou es-tu ? Kaïku ! Kaïku ! » sortir de derrière un tas de caisses empilées avec une voix qu’il lui semblait reconnaître.
    Il fit le tour de la pile et vit qu’il ne s’était pas trompé : il s’agissait bien de la jeune fille qui faisait partie du groupe qu’il avait transporté au début des cérémonies. Elle était accroupie et cherchait à voir ce qui pouvait se trouver entre deux caisses. Elle appela encore « Kaïku! Kaïku ! »
    Le capitaine se racla la gorge. La jeune fille se redressa. « Oh capitaine ! C’est vous ! Je suis contente de vous voir. »
    « Hum, oui. Moi aussi. Mais que faisiez-vous au juste ? Vous cherchiez Kaïku ? » Son regard balaya les alentours pour exprimer ce qu’il n’osait dire.
    La jeune fille comprit et éclata de rire. « Mais non ! Oh quel moqueur vous faites, Capitaine ! Kaïku, c’est le nom que j’ai donné à mon lémure lorsque nous sommes arrivés. Pas qu’il y ait beaucoup répondu, remarquez. Mais là, il est parti et impossible de le retrouver. Alors je le cherche. »
    « Les lémures sont connus pour ça, vous savez. Ils vont et viennent, s’attachent à vous un moment, parfois plus longtemps mais jamais ils ne quittent leur île. Ne cherchez plus. Le lémure devait savoir que vous alliez rentrer chez vous. Il est reparti de son côté. »
    « Ah mais non, ce n’est pas ça. Nous, on n’a pas encore trouvé comment rentrer justement. Drovas avait proposé de payer un transport mais Fel pense que ça serait mal de profiter encore de lui. Du coup, on est encore là pour un moment. Vous voyez bien que vous vous trompez. »
    La jeune fille vit alors ce que peu avaient pu voir : le capitaine sourit.
    « Il se trouve que j’ai une vingtaine de places disponibles sur mon navire. Allez chercher vos amis et revenez vite. Nous prenons la mer dans peu de temps. »
    Le capitaine s’empourpra lorsque la jeune fille le prit dans ses bras, ce que les marins qui finissaient de charger se forcèrent à ignorer. Il regarda la jeune fille s’éloigner en criant « Kaïku ! C’est Kaïku ! » mais il n’aurait su dire si elle parlait de l’île ou du lémure, pas qu’il y ait une grande différence.
    Le capitaine devait informer le fils du seigneur de sa décision et fut surpris de le voir accepter immédiatement, lui qui avait si mauvaise réputation. Il fut définitivement convaincu du mal fondé de cette réputation lorsqu’en mer, ce seigneur permit à son personnel d’aller se joindre aux danses que la jeune fille faisait chaque jour, même une fois partis de l’île.

    Raniou revenait du port lorsqu’un petit lémure vint se poser sur son épaule. L’animal se frotta contre sa joue et ne voulut pas partir lorsque Raniou tenta de l’en déloger. Raniou n’insista pas et rentra avec son nouveau compagnon sur l’épaule. Il serait toujours temps de l’enlever, une fois là-bas.
    De lui-même, le lémure se faufila sous les habits de Raniou. À croire qu’il savait quand il fallait se montrer discret. Raniou sourit et fit le tour des cordes pour s’assurer que rien n’avait souffert du déménagement.
    Il y eut ensuite l’attente de tous les instants. Le seigneur sirotant et grignotant tout le jour et nous le servant. Soudain un grand vide et chacun de se sentir mal : le Spaugre. Le seigneur qui un instant plus tôt riait, était silencieux. Tout était silencieux. Il n’y avait plus aucune vie. Le seigneur ordonna que l’on remballe tout immédiatement. Il trouverait bien un autre navire prêt à se faire payer pour les embarquer. C’était une erreur car il n’en trouva aucun et personne n’avait plus la force de tout remonter pour tout démonter. Le seigneur n’avait de toute façon plus l’envie de leur faire faire.
    D’habitude le Spaugre prenait bien plus longtemps à agir, des jours, des semaines, mais parfois de telles réactions extrêmes pouvaient arriver. Ils furent guidés jusqu’à l’église du Marcheur, leurs affaires entassées sur le quai.
    Lorsqu’ils furent installés dans un des locaux de l’église prévus pour les célébrants, Raniou croisa le regard d’un des moines qui haussa les sourcils. Raniou acquiesça : non, le Spaugre ne l’avait pas rendu malade comme les autres, au contraire. Il se sentait bien, en paix comme jamais il ne l’avait été. Mais il était au service de ce seigneur et ne pouvait rester sans risquer de représailles. Le moine haussa les épaules et lui tendit une robe. Raniou comprit. Personne ne viendrait le chercher pendant le Spaugre et personne n’oserait venir le chercher pendant les cérémonies du Marcheur. Tant qu’il restait sur Kaïku, il était libre. Raniou passa la robe et s’occupa des autres. Ils ne remarquèrent pas son absence ni ne le reconnurent lorsqu’il les amena au bateau.

    De retour à l’église, il vit un homme qui regardait la bâtisse. L’homme s’avança vers Raniou « Frère, pourquoi laissez-vous votre église dans cet état. Il faut la réparer ! Si c’est de fonds que vous manquez, je peux participer. »
    « Je ne suis pas frère » dit Raniou en enlevant sa robe « mais je suis charpentier et je crois pouvoir vous aider. »


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